« Narcisse » d’après Ovide / Revue de presse

 

 

« Narcisse » : sexe et violence

 

Après avoir fait des recherches en « laboratoire » sur le mythe de Narcisse d'après Ovide réservées aux étudiants et psychologues, la compagnie d'Andrés Cifuentes ouvre les portes au grand public pour son adaptation théâtrale.

 

Dans cette mise en scène d'Andrés Cifuentes, trois acteurs - Sébastien Marchetti, Jérôme Dubois, et Andrés Cifuentes - se partagent le rôle de Narcisse, comme autant de reflets de son image ou de facettes de son identité. La question du trio reste énigmatique, puisqu'un Narcisse est seul au début de la pièce puis les deux suivants apparaissent, jouant sur le double en parlant en même temps.

 

Dans un décor sobre et intéressant, divers espaces constituent l'intérieur d'une maison, salle à manger, chambre, salle de bains, où Narcisse erre, torturé. Comme une danse infinie, il tourne, se roule, n'en finit plus de se chercher. La mise en scène tout entière apparaît comme un jeu de séduction et une recherche : les acteurs n'ont de cesse de courir, marcher, se cacher, se chercher, sur le sol, sur le lit, contre les murs, sous la table, le tout sur fond de musique envoûtante.

 

Les belles lumières inquiétantes ainsi que les effets esthétiques confèrent une beauté étrange à l'ensemble, ainsi qu'une indescriptible angoisse. Car tout se répète.

Les quelques paroles et surtout, les gestes, les mêmes mouvements recommencent, à l'instar de Narcisse ne trouvant point de solution à son tourment.

 

Là où l'étrangeté dépasse l'entendement dans cette représentation où l'expression corporelle prime sur la parole, c'est quand l'un des Narcisse se travestit, devenant une sinistre créature à la longue chevelure brune. Peut-être Andrés Cifuentes s'est-il inspiré d'autres sources du mythe où Narcisse se mirait inlassablement dans l'eau dans l'espoir d'y apercevoir sa ressemblance avec sa sœur jumelle dont il était amoureux. « Nous construisons un rythme non réaliste et voyageons entre surréalisme et expressionnisme », écrit la compagnie.

Le surréalisme frôle le non-sens quand ils s'étouffent en mangeant du papier ou en torturant Echo, la belle et sensible Linda Jousset.

 

L'expressionnisme aussi est à son comble dans cette mise en scène où le sexe et la violence sont exacerbés ; la nudité presque permanente, les scènes de suicide, de mutilation, de meurtre, de viol font de ce « Narcisse » une représentation, parfois gratuite, de la douleur psychologique. 

 

Camille Perotti, La Libre Belgique, 14 janvier 2009

 

 

 

La beauté, un cadeau empoisonné

 

En revisitant le mythe de Narcisse, ce jeune adolescent tellement amoureux de sa propre image qu'il en perdit la vie, Andrés Cifuentes creuse le perpétuel va-et-vient de l'âme du jeune homme. Privilégiant le symbolisme et l'économie de l'objet, il nous prouve sa capacité à nous plonger dans un univers intimiste dont nous ne sortirons pas indemnes. Notre réflexion se focalise sur une question fondamentale : L'homme ne serait-il qu'un immense narcisse qui se regarde sans se soucier des souffrances qu'il inflige ?

 

Le Narcisse de Cifuentes se laisse avaler par un regard qu'il ignore être le sien. Sous sa « croûte » d'os, qui lui sert de cerveau, tout son être est sans cesse divisé, morcelé jusqu'à ne plus coïncider qu'avec une forme de néant, qui ne serait pas tout à fait la mort. Si seulement il pouvait se dissocier de son propre corps. Muré dans son auto-érotisme, il est incapable de communiquer avec l'autre, d'aimer la femme. Dans son élan profondément injuste, il déclenche toute sa fureur cruelle contre Echo, qu'il brutalise et dont il « use à son gré. » Narcisse hait le temps qui le tue et développe, inconsciemment, la haine de lui-même. Une seule solution : se refaire, à l'instar de cette fleur du printemps, dont le pouvoir narcotique peut être assimilé à la mort mais qui renaîtra à la vie. Ce n'est qu'en apprenant à se connaître lui-même et en mourant à son ancienne identité qu'il pourra renaître. Un cycle symboliquement suggéré sur scène par le détriplement des corps.

 

La mise en scène, réglée au centimètre près, guide le spectateur. Quatre acteurs, trois hommes et une femme, investissent un plateau au décor minimal pour nous emporter dans un huit-clos à l'atmosphère de plus en plus oppressante. Le metteur en scène s'empare de deux univers : le théâtre et la danse. Une chorégraphie incisive où l'on virevolte et parfois s'étreint, pour un bref instant. Déshabillage des corps, symbole de la mise à nu des âmes et de la nudité originelle. Nous évoluons dans un univers à la fois sensuel et métaphysique. Ce spectacle recèle nombre de symboles dont on ne pourrait faire la somme ici. Alors qu'on s'installe dans la salle, la scène s'illumine petit à petit sur fond de musique nostalgique. Le public se sent d'emblée installé dans le projet du metteur en scène, très vite à la frontière dérangeante de la tristesse et du désir de mort. L'environnement sonore pénètre le spectateur et se mêle aux effets lumineux, tantôt néon blafard et cru sur des corps nus, tantôt l'éclairage intimiste et mystérieux de la bougie.

 

Lors d'une approche superficielle, certains spectateurs reprocheront peut-être le côté répétitif des scènes et textes et sombreront dans une forme d'ennui. Dommage, car les acteurs proposent une remarquable performance. Leur vérité est palpable, comme en témoignent le vide de leur regard, l'extrême violence de certaines scènes, qui peuvent déranger. Echo, condamnée à ne répéter que la fin des phrases entendues, est littéralement crucifiée dans sa souffrance et son abandon à Narcisse.

 

Un tout grand moment d'émotion est créé par la mélopée remarquablement interprétée a cappella par Jérôme Dubois. Les acteurs adoptent un parler articulé, parfois saccadé et en parfaite synchronicité, qui donne au texte toute sa portée obsessionnelle. Pas toujours évident de définir la sensation de malaise au fur et à mesure que le spectacle se déroule devant nous. Sans aucun doute, « Narcisse » s'adresse à un public averti. A défaut d'être ému ou d'avoir pensé, le spectateur sera peut-être dérangé, voire choqué par l'image que lui renvoie le miroir. A chacun d'y mettre ses propres mots.

 

Michèle Lescot, demandezleprogramme.be, 20 janvier 2009

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