« L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer » / Revue de presse

 

 

1. Presse

 

Extrait interview Andrés Cifuentes

 

En 2009, j’avais assisté à une création de ta compagnie, Narcisse. Je dois t’avouer que cela m’avait troublé. J’assistais à un spectacle que je n’avais pas l’habitude de voir…

 

Je fais du théâtre pour troubler. Je pense qu’avec le théâtre, même avec de petits actes artistiques, on peut contribuer à faire évoluer la société. Mon objectif, c’est communiquer et troubler. Après je pense que chacun a le droit de s’exprimer comme il veut. Pour ma part, je m’exprime sans provocation, ce n’est pas quelque chose de naturel chez moi. Cela ne vient pas d’une volonté de choquer. Troubler ce n’est pas choquer. Pour prendre l’exemple de Narcisse, la nudité était une évidence, un dépouillement exigé par la forme que prenait la mise en scène. Cela a plu, cela a déplu aussi, c’est comme cela. Cependant, les spectateurs qui désiraient parler de la pièce se sont davantage exprimés sur les aspects dramaturgiques que sur la nudité. Pour chaque pièce de la Compagnie, nous organisons une discussion avec les spectateurs.

 

Ces discussions revêtent-elles un aspect important ?

 

Oui, car je crois que les gens ont besoin de parler. Je l’ai constaté avec mes pièces, les gens venaient souvent me parler à l’issue des représentations. C’est très important pour moi de répondre aux questions des spectateurs. C’est pour cela que nous faisons une discussion après les représentations.

 

Après chaque représentation ?

 

Absolument. Ce qui est beau est que l’on sort très vite du « j’aime/j’aime pas » pour se retrouver sur des questions humaines. Dans Hippolyte, on parlait du rapport père-enfant, puis l’on évoquait la dramaturgie, la Grèce... On parle et l’on se nourrit mutuellement. Le spectateur a besoin de s’exprimer, ce qu’il n’a pas pu faire tout au long de la représentation. J’avais monté L’homosexuel à l’origine sous deux formes plus réduites, très différentes de la réalisation actuelle. A l’époque, l’on avait débattu sur la pièce. Personnellement je n’étais intervenu que pendant dix minutes, très vite le public s’était emparé du débat. Des groupes d’opposition se créaient, des gens qui ne s’entendaient pas essayaient de s’entendre. C’était vraiment très fort. Encore maintenant, je suis sûr que cela va débattre, d’homosexualité notamment, mais aussi de la question politique qui est très présente. Chaque spectateur va prendre position vis-à-vis de cela. Franchement, les gens ont envie et ont besoin de cela, de se confronter avec leur différence. Je viens d’une famille de droite. Dans notre maison, on avait en permanence un tableau de Pinochet. Adulte, je me suis rebellé contre tout cela, j’ai pris mes distances afin d’avoir une réflexion sur la politique et la société, mais aussi pour découvrir qui je suis. Si dans nos débats il y a la place pour toutes ces questions, alors cela devient très intéressant.

 

Au fond la pièce aurait pu prendre la forme du « théâtre action ». Ce n’est pas le cas, mais tu aurais pu t’orienter vers cela.

 

Dans le théâtre action, il y a une forme de récupération de l’actualité. Personnellement, le « théâtre journalistique » ne m’intéresse pas du tout. C’est un phénomène contemporain basé sur la priorité donnée à l’actualité. Alors on se met à parler des homosexuels, des Arabes... Ma priorité, ce n’est pas le théâtre journalistique, c’est plutôt moi vis-à-vis de la société, de l’histoire, de mes envies personnelles. Je ne veux pas tomber dans la récupération. Je parle des choses par nature. Dans le théâtre action, j’y vois tout d’abord une approche sociale. Dans notre travail, il s’agit premièrement d’une expression de personnes qui sont sensibles à l’art et qui veulent s’exprimer avec leur sensibilité.

 

C’est une précision importante, et je crois comprendre que la question de l’homosexualité n’est pas une question d’actualité mais une question humaine tout simplement. Vus les récents débats en France, les gens pourraient soupçonner que cette pièce s’inscrive dans ce théâtre contemporain de récupération.

 

Naturellement, la question homosexuelle est d’actualité, mais l’homosexualité sera toujours d’actualité. Elle a toujours été d’actualité et le sera de tous temps. Maintenant, il y a une évolution, on peut certes mieux vivre son homosexualité actuellement, parce que les mentalités évoluent. Chacun doit prendre son rythme, on ne peut pas en vouloir aux gens de prendre des rythmes différents.

 

Sur la pièce en elle-même, bien que l’humour soit tendre, le point de départ est quand même violent. Les trois transsexuels sont situés dans un goulag en URSS, ce qui allégoriquement qualifierait la situation des personnes hors-normes sexuellement comme des êtres prisonniers de la société, poursuivis par la vindicte populaire. Est-ce que la situation est aussi violente que le postulat de Copi selon toi ?

 

Copi parle de paradoxe. Par exemple, on peut se marier en Belgique entre personnes de même sexe depuis 2003. Mais premièrement, les gens ne le savent pas forcément. Ensuite, ce n’est encore pas si facile de se promener main dans la main avec son ami. Je pense donc que la société elle-même devient de plus en plus paradoxale. On peut tout faire et en même temps on ne peut pas. Les mentalités sont de plus en plus ouvertes, mais aussi de plus en plus traditionnelles. C’est le comportement réactionnaire. La crise n’arrange rien, les gens se ferment aux autres. C’est étrange, la société est peut-être finalement très fermée, plus fermée que la société qu’a connue ma mère.

 

Parlerais-tu franchement de régression ?

 

Absolument. Je ne vis pas dans la même société que ma mère. Le poids des trois religions sur la question de l’homosexualité est encore très pesant. Je pense vraiment que l’on est dans une grande forme de régression.

 

Le théâtre, en tout cas le tien, s’inscrit dans cette action de lutte contre cette marche régressive. Comment opère-t-il ?

 

Copi veut parler de différence, alors il te montre des êtres différents. Quand les gens viendront voir une pièce comme la nôtre, ils se diront naturellement que l’homosexualité n’est pas comme cela dans la réalité, ce avec quoi je suis d’accord. Mais Copi, à travers son humour, rigole de tout cela. Il faut avoir cela en tête pour rentrer dans une pièce comme la nôtre. Tu penses à une folle, alors on va te montrer une folle comme tu la vois. L’écriture de Copi dans cette pièce est pleine de symboles, d’une intelligence et d’une élégance vraiment extraordinaire. Il est très fort pour parler des hommes qui se détruisent complètement, des paradoxes et contradictions à l’intérieur de l’être humain. Tout le monde peut se retrouver dans un goulag et ne plus savoir qui il est. Les personnages de la pièce finissent tous par ne plus savoir ce qu’ils sont.

 

C’est la perte de l’identité.

 

Complètement. Il s’agit de corps mutilés, enterrés, qui se retrouvent dans des corps transsexués. L’un s’habille en femme et prétend être la mère d’un des personnages. Ils sont amenés à vouloir reproduire ce qui n’est pas différent, à savoir les structures traditionnelles de la société. Les personnages de Copi sont des êtres extrêmes. Ils peuvent être brutaux comme très doux. C’est une qualité de l’écriture de l’auteur.

 

J’ai l’impression que ce qui se joue ici est un théâtre qui n’a pas fonction de représenter le réel. Mais puisque la société elle-même génère ses propres fantasmes, des images irréelles par rapport auxquelles elle se positionne, le théâtre ne peut agir que par rapport à cela, c’est-à-dire représentant lui-même des fantasmes et des irréalités.

 

Oui j’adore cela. Mais le décrypter exige néanmoins une petite prise de distance. Des homosexuels ou des transsexuels qui auront assisté à la pièce pourront se dire qu’ils ne sont pas comme cela. Au contraire, d’autres spectateurs vont rire et par là réfléchir. Dans le théâtre de Copi, il ne s’agit pas de provocation mais d’une comédie qui travaille sur le ridicule, en plaçant sur le plateau les fantasmes que nous nous créons. Il est normal qu’on n’ait pas forcément envie de se voir comme cela. Nous ne cherchons pas à représenter le réel mais à le questionner en le tournant en ridicule. Dans la réalité, un travelo peut vraiment sembler très tragique. Je crois que ce théâtre met surtout en question la différence. L’on peut tous se retrouver « au goulag », mais Copi parvient à le dire avec humour. C’est un merveilleux cadeau que de proposer une thématique comme celle-là par le rire.

 

Propos recueillis par Charles-Henry Boland, demandezleprogramme.be, mai 2013

 

 

 

2. Appréciations du public : demandezleprogramme.be

 

« C’est drôle, c’est décalé, c’est dérangeant, parfois choquant. Ça monte dans les aigus, tombe dans les pommes, slalome entre le pire des clichés et la profondeur d’un débat qu’on médiatise beaucoup mais qu’on n’a pas toujours vraiment eu avec soi-même… La pièce est particulière et réellement mise en valeur par une mise en scène engagée, mouvante, chantante, et même dansante ! Le jeu des comédiens emporte et que l’on passe par un sourire, une moue dubitative, un peu de dégoût ou un frisson d’émotion… de la première à la dernière minute on est pris dans un tourbillon. Première expérience avec cette troupe, différente mais passionnante. Alors bravo, merci et vraiment je recommande vivement : non conventionnel certes, mais enrichissant. »

 

« Pièce et mise en scène très différente de Hippolyte... bravo pour l'audace !! cette troupe n'a pas froid aux yeux, quitte à en déranger certains... jouer avec les clichés est périlleux, ça bouscule ! pour moi ce spectacle s'adresse à tous, qu'on soit homo, hétéro, bi, trans... on est emporté dans un univers décalé, déjanté où tous les repères sont déplacés, où tout devient possible, on joue avec les clichés pour finalement sortir complètement des cases prédéfinies de "homo" "hétéro" "transsexuel" etc... car finalement on s'en fout, ce qui importe est chaque personne et sa liberté d'être ce qu'elle est. Cette pièce est une vraie ode à la liberté !! »

 

« Super débat après ce spectacle hors norme, ça fait du bien ! on rigole et on se pose des questions... je vous conseille de rester pour la rencontre avec le metteur en scène après la pièce, ça permet d'enrichir encore la réflexion. Bravo à tous les acteurs, cette pièce m'a bouleversée. »

 

« Oui, la transsexualité est un thème dérangeant, difficile, insoutenable semble-t-il pour certains... Nous l'avons apprécié : pas de voyeurisme, pas de vulgarité mais une alternance entre le sérieux et l'humour. Bravo pour la mise en scène et le travail des comédiens/tragédiens ! »

 

« Le sujet de la transsexualité est jeté en pâture aux spectateurs de façon crue et ostentatoire avec énormément de talent. Bravo à toute la troupe et particulièrement à Andrés Cifuentes qui a la force de proposer aux spectateurs des sujets poignants qu'il interprète de façon touchante. Je suis particulièrement heureux d'avoir pu découvrir une fois de plus sa mise en scène et son talent. »

 

« J'aime les spectacles d'Andrés Cifuentes, parce qu'ils parlent vrai, parce qu'ils traduisent des émotions fortes (oh combien), reflétant sans doute certaines de nos faces cachées qui resteraient enfouies, si de telles mises en scène, ne leur permettaient de s'exprimer... un peu plus. »

 

« Beaucoup à dire en sortant de ce spectacle qui laisse perplexe sur le monde dans lequel on vit... un grand BRAVO à toute l'équipe pour cette formidable adaptation. »

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