« Eva Perón » de Copi / Note d’intention

 

 

« Evita tarde à mourir, tout le pays s’impatiente, déjà endeuillé. Son entourage s’affaire. Il faut préparer cette morte de grande consommation, avant de l’exhiber. Il faut nourrir l’industrie de la larme populaire. »

Copi

 

Notre compagnie fait du théâtre indépendant. Par des mises en scène engagées, notre mission est de présenter des œuvres complexes, non commerciales qui ont un rapport avec notre aujourd’hui.

 

Ce n’est pas la première fois que nous visitons le théâtre de Copi, précédemment c’était autour de « L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer » durant la période du « mariage pour tous » en France. Monter « Eva Perón » aujourd’hui devient un geste fort car cette farce tragique résonne dans notre actualité par sa dimension humaine. Entre le drôle et l’effroyable c'est la dynamique de l’antithèse, de la contradiction des hommes et des femmes au pouvoir qui donne à cette pièce toute sa force de provocation particulièrement sensible encore aujourd'hui.

 

« Eva Perón » c’est du théâtre à l’état pur. Un huis clos où l’auteur dresse un portrait imagé de la femme du « dictateur » argentin des années quarante. Comédienne d’origine modeste, Evita, véritable emblème argentin et mondial, en se mariant avec Perón crée l’union entre les classes ouvrières et le régime au pouvoir. Elle meurt d’un cancer à l’âge de 33 ans.

 

Copi saisit l’image de la « sainte Evita ». Son écriture est provocatrice et contestataire. Il la démaquille de toute sa propagande péroniste créant ainsi le portrait d’un personnage capricieux et manipulateur dans son apparence. Il la démystifie et la rend profondément humaine. L’auteur, par le biais de l’humour se livre à une contestation du mensonge politique et de la propagande. S’il fait d’Eva Perón le sujet de sa pièce, c’est justement parce que cette femme a fait l’objet d’un prosélytisme particulièrement important. Cette utilisation de la propagande du monde politique résonne dans notre actualité.

 

Avec une distribution entièrement masculine, Eva Perón est une pièce moderne où le masculin et le féminin n’existent pas. La drôlerie et le travestissement, omniprésents dans le théâtre de Copi, sont particulièrement centraux dans cette pièce ; derrière le maquillage et les vêtements ils apparaissent comme les derniers vestiges du pouvoir.

 

Comme pour l’ensemble de l’œuvre de Copi, ce serait une grave erreur qu’Eva Perón soit lue exclusivement comme gay, homosexuelle, comme du théâtre de tapettes, parce que Copi parle avant tout de l’oppression universelle, de la solitude existentielle, du rêve, du mythe, de l’utopie de la liberté, d’une société privée d’égalité, de la trahison au sein même de la famille.

 

Chaque phrase d’Eva Perón est une porte ouverte sur l’imaginaire, sans oublier une dimension policière, avec meurtre prémédité, complices et évasion. Cette œuvre questionne à travers la comédie la notion de différence, le pouvoir, l’identité, la filiation, l’amour, l’individualisme, l’argent et la mort. Sur un plateau de théâtre Eva Perón se meurt.

 

 

Andrés Cifuentes

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